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Pour l'ancien patron de la BAD, |
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Babakar N’Diaye est une sommité de la finance africaine et mondiale. Il a dirigé la Banque africaine de développement (BAD) pendant 10 ans. De 1985 à 1995. A Acturoutes, il confie ses souvenirs en matière de financement des routes. Mais avant, tirant profit de son expérience et des réalités actuelles, l’homme pense que l’Afrique gagnerait à mettre en place « un mécanisme » pour l’exécution effective des conclusions des études. En particulier dans le cadre du développement des infrastructures de transport. Interview exclusive. Au moment où s’ouvrent officiellement les 45e Assemblées annuelles de la BAD à Abidjan.
Président Babakar N’Diaye, vous avez fait référence lors d’un atelier au président Houphouët-Boigny en appelant les Chefs d’Etat à penser davantage intégration. Quelles sont les conditions à remplir, selon vous, pour que cette intégration soit une réalité ?
Je vous remercie pour cette question et pour avoir indiqué un point qui a été un commentaire, une contribution que j’ai eue. Je trouve précisément qu’on parle beaucoup d’intégration, c’est une bonne chose, mais il n’y a pas un mécanisme de suivi, de toutes ces bonnes résolutions, et des études pertinentes qui sont faites comme celle qui vient d’avoir lieu, qui tourne autour du commerce intra-africain. Il y a de grandes et bonnes recommandations qui ont été faites, quant au financement, quant à la production, et même quant au rôle de promotion au niveau des Etats, pour les amener à adhérer et à appliquer les recommandations. Mais cela se limite à ce stade-là. Après le séminaire, qu’est-ce qu’on fait ? Il faut un groupe de promotion et de soutien de ces idées au niveau des différents Etats, afin que tout le monde soit conscient de ce que le commerce est important, de ce que le commerce doit être soutenu par les infrastructures, de ce qu’il y a un manque de financement, et qu’il faut introduire ce développement dans les plans nationaux, dans les budgets, pour la gouvernance. Je pense que le discours politique est présent, mais la volonté politique de réaliser n’est pas présente.
Ce manque de volonté politique de réaliser, comme vous le dites, ne se traduit-il pas par un manque d’infrastructures de transports par exemple ?
Dans toutes ces réunions, dans toutes ces assemblées, que ce soit au niveau de l’Union africaine ou que ce soit au niveau de la BAD, il y a toujours de sérieuses et pertinentes études qui sont faites. Mais c’est au niveau de l’exécution que ça coince. Si l’exécution de ce qui a été arrêté n’est pas faite, c’est, comme je le dis, parce qu’il y a un manque de mécanisme politique pour amener à la réalisation. C’est ce qui me fait penser que si, dans notre continent aujourd’hui, les pays étaient gouvernés par les mêmes partis politiques, des partis qui transcendent les frontières, alors, les éléments qui sont discutés par ces partis seront appliqués lorsque ces partis-là seront au pouvoir, dans chaque pays. C’est un grand rêve. Donc pour moi, ou nous passons à un stade de réflexion sur des nouveaux partis politiques sur le modèle du RDA (Rassemblement démocratique africain, NDLR) représenté dans plusieurs pays, par exemple, et c’est pour cela que j’ai fait allusion à Houphouët-Boigny, ou alors les programmes d’intégration et les recommandations sont pris en compte par chaque parti politique existant dans les pays. C’est de cette manière-là que le parti qui est au pouvoir pourra l’intégrer dans son programme à travers son parlement, à travers le budget.
Pouvons-nous être satisfaits de ce qui a été fait comme réalisations, en matières d’infrastructures routières ou de transport, des indépendances à maintenant ?
Il y a quand même des infrastructures au plan national, qui ne s’étendent pas aux autres pays de la sous-région. Après tout, on peut dire qu’un politique qui gouverne est élu par ses nationaux. Sa préoccupation, c’est donc comment satisfaire ses nationaux. Donc si le pays n’est pas enclavé, la priorité, ce sont des infrastructures à l’intérieur du pays, pour faciliter le déplacement des biens et des personnes. Cela, c’est au niveau des transports et des routes. D’autres infrastructures devront être faites, notamment au niveau de l’eau et de l’électricité. L’approche que nous voulons lancer c’est que si les dirigeants d’un pays sont d’accord avec leurs voisins, ils arriveront à exécuter les mêmes programmes. Il faut des routes et des chemins de fer qui intègrent, il faut des transports qui intègrent…Il y a beaucoup à faire, mais il faut applaudir le fait qu’il y a de grandes réalisations qui sont déjà faites, surtout par les pays enclavés, qui ont intérêt à communiquer.
Pour vous, y a-t-il un manque de moyens pour réaliser plus de routes ou bien est-ce encore une volonté politique réelle qui fait défaut ? Par exemple, cela fait au moins 11 ans que l’on cherche à démarrer sans succès les travaux du 3e pont de la ville d’Abidjan que vous connaissez bien.
Dans le temps, on disait : ce qui nous manque, ce ne sont pas les moyens, ce n’est pas l’argent, ce sont de bons projets. Parce que l’argent, on peut toujours en trouver. Mais quand on a l’argent, il y a des fois des choix à faire entre plusieurs bons projets. A un moment donné, on choisi de faire autre chose. Pour avoir vécu 30 ans de ma vie à Abidjan, je peux dire que ce 3e pont est une nécessité. Dans le temps, on sentait le besoin, mais ce n’était pas aussi pressant. Maintenant, avec l’évolution de la ville et du pays, il est important de le faire. Tout projet d’infrastructure a un système de financement, des approches de financements, par des taxes, par des BOT (Build-operate-transfert, construction-exploitation-tranfert, NDLR), par des institutions. Il y a un exemple qui m’a toujours frappé, c’est celui du projet du rail fer trans-pacifique, qui traverse toute la côte ouest américaine pour aller à la côte est. L’Etat voulait le faire par des régies, mais les coûts étaient trop élevés. C’est ainsi qu’un privé a pris le projet en main. Vous savez ce qu’il a fait ? Tous les 100 km, il a créé des agglomérations, des villes, en même temps que le chemin de fer se faisait. De nouvelles activités ont été créées le long de ce chemin de fer, et cela justifiait la rentabilité. Le privé a donc eu un rôle créatif à ce niveau. Je me demande donc si à Abidjan, à Lagos ou à Mombassa, on ne pourrait pas créer ce type d’élan, au niveau des opérateurs privés. Et cela est possible. Les investissements sont très lourds et très souvent dans les pays, c’est l’Etat qui fait tout. Il faut justement que nous sortions de ce schéma : Etat investisseur, Etat distributeur, Etat régulateur. Ce dont nous avons besoin de l’Etat, c’est la bonne gouvernance. Il faut qu’il nous conduise dans la bonne direction.
Vous parlez là d’un partenariat public-privé. Mais généralement quand on en parle du privé au niveau des routes en Afrique, on entend péage. Les routes à péages constituent-elles une bonne solution au problème d’infrastructures ?
Ce n’est certainement pas une mauvaise solution. Dans une route à péage, l’équation revient à ceci : cette route aurait pu être faite par l’Etat, si l’Etat avait les moyens. Ou alors, l’Etat va s’endetter pour faire cette route. Le coût de la route sortira comme un engagement de l’Etat, par rapport au privé. C’est un type d’endettement mais qui est remboursé par ceux qui utilisent la route, les citoyens. Ce n’est pas une mauvaise chose, il faut simplement savoir la gérer. Il faut étudier cela exactement comme si c’était une dette directe qu’on vous fait.
Cela équivaut-il à encourager ou à multiplier les taxes pour financer ou développer les routes, comme le suggèrent des experts de la BAD ?
Attention, avec le péage, on ne parle plus de taxe. C’est le conducteur qui passe par là qui paie de sa poche.
Des experts pensent qu’il faut développer les taxes pour financer et développer les routes ? Est-ce votre avis ?
En tant que financier, je ne trouve rien à redire. Il m’est arrivé de dire qu’entre l’aide qu’on reçoit pour financer le développement, et les efforts que nous faisons nous-mêmes, même si ce sont des prêts, c’est la deuxième solution qui est la meilleure. L’aide vous impose des conditionnalités, l’aide vous fait perdre le contrôle de l’orientation de votre économie. Par contre, dans un prêt, vous avez votre mot à dire, et on ne vous impose pas comment exécuter quoi que ce soit. La meilleure de toutes les solutions, c’est lorsque vous disposez vous-mêmes de vos ressources. Je prends le cas de l’Afrique du sud. Jusqu’à récemment, l’Afrique du sud ne s’était jamais endettée auprès des institutions internationales. Elle finançait son développement à partir des taxes. Et par conséquent, quand elle voulait par exemple faire des routes, elle le faisait en tant que maîtresse de la situation. Elle était maîtresse de ses ressources.
Monsieur le Président, vous avez dirigé la BAD durant des années, de 1985 à 1995. Êtes vous satisfait des prêts ou dons que la Banque a octroyés aux pays pour financer les infrastructures de transports ?
Je n’ai pas eu à réfléchir comme cela. En tant que président de la BAD, je n’ai pas eu à étudier s’ils ont bien utilisé ou s’ils ont mal utilisé l’appui. S’ils l’ont mal utilisé, c’est peut-être aussi notre faute. Peut-être que nous avons mal étudié le projet. Il faut décaisser les fonds exactement pour le projet qui nous a été soumis.
Justement, c’est une question de bonne gouvernance.
Oui, nous étions assez vigilants pour veiller à ce que l’investissement qui est fait corresponde à l’exécution d’une partie du projet, jusqu’à la fin du projet. Est-ce que nous avons été satisfaits ? Je dirais que j’ai éprouvé beaucoup de satisfaction lorsque j’allais dans certains pays et que je voyais que telle route a été réalisée par la banque et qu’on circule là-dessus. J’étais heureux de voir que nous faisions quelque chose d’utile.
Un souvenir ?
Cela remonte à longtemps. On a financé tellement de projets. N’oubliez pas que cela fait 15 ans que je ne suis plus président de la BAD. Déjà, quand j’étais simple fonctionnaire, analyste de projet, notre premier projet était dans le domaine des infrastructures. C’était une petite route reliant le Kenya à la Tanzanie. Comme à l’origine, nous avons dit que la banque ne devait financer que des projets intégrateurs, nous nous sommes penchés sur cette route…En tant que président de la banque, je dirais que 40% de nos financements étaient destinés aux infrastructures dont les routes. C’était très important. Les études d’interconnexion entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, par exemple, en matière d’électricité. On a fait aussi en Côte d’Ivoire, une route Dabou-Tabou. J’étais d’ailleurs très amusé par cette combinaison de nom. Cette route n’était pas loin d’arriver au Liberia.
Que vous inspire l’idée de l’augmentation du capital de la banque ?
La BAD a grandi en dimension, et en capacité, avec l’augmentation substantielle du capital. La première augmentation substantielle du capital a été réalisée sous mon mandat. On avait 6 milliards de dollars, et nous sommes passés jusqu’à 30 milliards. Mais j’applaudis des deux mains la prouesse réalisée par la nouvelle direction qui passe de 30 à 40 milliards à presque 100 milliards. Le montant est important, lorsqu’on regarde la banque, mais il est peu lorsqu’on regarde les besoins de l’Afrique. La banque est un succès, mais nous devons maintenant utiliser cette capacité de manière à ce que chaque dollar investi dans un pays rapporte deux ou trois autres, pour que l’impact soit bien ressenti en matière de co-financement, et amenez la banque à réaliser le progrès économique et social de notre continent.
Interview réalisée par
Barthélemy KOUAME
barthelek@acturoutes.info